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pastourelle

Je cheminais l'autre jour
Sans compagnon
Sur mon palefroi, pensant
Faire une chanson
Quand j'entendis, je ne sais comment,
Près d'un buisson
La voix de la plus belle enfant
Qu'on vît jamais,
Elle n'était pas si jeune,
Elle avait quinze ans et demi
Et je n'avais jamais rien vu
De si agréable façon.

Je vais tout de suite vers elle
Et lui adresse la parole :
"Belle, par Dieu, dites-moi
Comment vous vous appelez."
Elle saute aussitôt
Sur son bâton :
"Si vous faites un pas de plus,
Gare aux coups !
Seigneur, fuyez d'ici
Je n'ai cure d'un tel ami,
J'en ai choisi un plus beau
Qu'on appelle Robeçon."

La voyant s'effrayer
Si fort
Qu'elle ne daigne pas me regarder
Ni faire autre mine,
Je me mis à réfléchir
Pour savoir comment
Elle pourrait m'aimer
Et changer d'intentions.
Je m'assis près d'elle à terre ;
Plus je regardais son clair visage
Plus mon coeur était épris
Et redoublait mon désir.

J'entrepris alors de lui demander
Bien gentiment
De daigner m'accorder un regard
Et de faire une autre figure.
Elle se met à pleurer
Et à me dire :
"Je ne puis vous écouter
Et ne sais ce que vous recherchez."
Je m'approche d'elle et lui dis :
"Ma belle, par Dieu, pitié !"
Elle rit et me répond :
"N'en faites rien à cause des gens !"

Je la mis en selle devant moi
D'un seul coup
Et je m'en allai tout droit
Vers un bois verdoiant.
Je regardai en bas, vers les prés,
Et j'entendis crier

 

 

Deux bergers au milieu d'un champ de blé
Qui accouraient en vociférant
Et poussaient de grands cris.
Je fis plus que je n'avoue :
Je les laisse là et prends le large
N'ayant rien de commun avec ces gens.

J'aloie l'autrier errant
Sanz compaignon
Seur mon palefroi, pensant
A fere une chançon,
Quant j'oï, ne sai comment,
Lez un buisson
La voiz du plus bel enfant
C'onques veïst nus hom ;
Et n'estoit pas enfes si
N'eüst quinze anz et demi,
N'onques nule riens ne vi
De si gente façon.

Vers li m'en vois maintenant,
Mis l'a reson :
"Bele, dites moi comment,
Pour Dieu, vous avez non !"
Et ele saut maintenant
A son baston :
"Se vous venez plus avant
Ja avroiz la tençon.
Sire, fuiez vous de ci !
N'ai cure de tel ami,
Que l'ai mult plus biau choisi,
Qu'en claime Robeçon."

Quant je la vi esfreer
Si durement
Qu'el ne me daigne esgarder
Ne fere autre semblant,
Lors commençai a penser
Confaitement
Ele me porroit amer
Et changier son talent.
A terre les li m'assis.
Quant plus regart son cler vis,
Tant est plus mes cuers espris,
Qui double mon talent.

Lors li pris a demander
Mult belement
Que me daignast esgarder
Et fere autre semblant.
Ele commence a plorer
Et dist itant :
"Je ne vos puis escouter ;
Ne sai qu'alez querant."
Vers li me trais, si li dis :
"Ma belle, pour Dieu merci !"

 

 

Ele rist, si respondi :
"Ne faites pour la gent !"

Devant moi lors la montai
De maintenant
Et trestout droit m'en alai
Vers un bois verdoiant.
Aval les prez regardai,
S'oï criant
Deus pastors par mi un blé,
Qui venoient huiant,
Et leverent un grant cri.
Assez fis plus que ne di :
Je la les, si m'en foï,
N'oi cure de tel gent.

 

Comte Thibaud IV de Champagne

le Chansonnier